vendredi 20 novembre 2015

De l’importance de regarder toujours devant soi

De l’importance de regarder toujours devant soi


       15h00 : Dépôt d’avis de recherches dans les bars et restaurants.

            SMS : 1 (C’est Cat donc ça ne compte pas)
            Appels entrants : 8 (Seulement des détraqués)
            Crayons HB : 10 étalés sur le comptoir du bar en face de moi.

            Dépitée, je me cache la tête dans les bras. Comment font les détectives privés à la TV ? Ça a pourtant l’air si facile ! D’un coup de baguette magique et le crime est résolu en un peu moins de 35 minute (le quart d’heure restant est dédié au générique, à l’introduction et à la publicité ainsi qu’aux résumé des épisodes précédents (quand il y en a). Moi j’y suis depuis 72 heures et je n’ai toujours pas le moindre résultat.

            - Ça n’a pas l’air d’aller ma petite dame.
            Petite ? Dame? J’ai une trentaine d’années! (Dans quatre ans mais quand même) et 1m63 était une taille parfaitement normal !
            Je relève la tête pour fustiger le mal à pris mais me retins à la dernière seconde. Je regarde autour de moi, il doit sûrement s’adresser à quelqu’un d’autre. Sauf qu’il n’y a personne à part moi.
            - C’est à moi que vous parlez ?
            Il me sourit.
            - Oui, vous voyez quelqu’un d’autre ?
            Je plisse les yeux. Pour qui il se prend celui-là?
            - Vous avez perdu quelque chose ?
            - Oui ma chaussure droite, je réponds tout de go.
            Ça t’en bouche un coin n‘est-ce pas ? Il me regarde puis éclate de rire. Imbécile, ce type n’est qu’un imbécile. Moi je ne rigole pas et il s’en rend compte en voyant l’expression fermé sur mon visage.
            - Non sérieusement ?
            Ça technique de drague est vraiment rouillé.
            Je lui montre mon avis de recherche.
            - Et comment vous les avez perdus si ce n’est pas indiscret ?
            Je le dévisage franchement, même si je sais que c’est un comportement très mal poli. De toute façon, je ne suis pas quelqu’un de très poli. Il est vraiment intéressé ou essaye-t-il juste de se payer ma tête ? Dans l’incertitude je décide de lui avouer la vérité.
            - Je les ai achetées comme ça.
            - Ah et hum… Pourquoi ne pas les avoir ramenées au magasin pour un échange ?
            - C’était la dernière paire.
            Il hoche la tête, l’air profondément intéressé.
            - Évidemment si c’était la dernière dans ce cas.
            Un gros silence gêné s’installe. Il fait un drôle de tête :
           
            Raisons :
            - Il est triste pour les chaussures ?
            - Il se demande comment il a atterrit ici. ?
            J’imagine déjà ce qu’il pense : « Au Secours ! Sortez-moi de là, cette fille est folle ! » Bizarrement, je penche pour la seconde raison.
            - Vous savez ma démarche a entièrement un objectif philanthropique. Dis-je sur le ton le plus calme dont je suis capable.
            Pourquoi dois-je me justifier déjà ?
            - Ah oui, philanthropique ?
            - Oui. Si vous examinez les faits vous en conviendrez aussi. Tenez ces chaussures par exemple : Moi, je sais qu’elles ne sont pas de la même taille, mais la personne qui a pris l’autre pair possède aussi deux pieds de taille différente sauf qu’elle l’ignore. Imaginez qu’il doit l’offrir à sa femme ou a sa petite amie ?
            - Et alors ?
            - C’est évident non ? Sa femme pensera qu’il a une maitresse. Et qu’il a confondu les chaussures avec celles de sa maitresse. Cela signifie un drame conjugal.
            - Pourquoi penserait-elle ça, s’il lui dit la vérité ?
            - Parce que jamais une femme ne croira une excuse aussi bidon que celle-là. C’est très courant vous savez ? Il suffit de lire les sondages. On n’offre jamais un cadeau identique à sa femme et à sa maitresse. C’est la meilleure façon de se griller.
            - Je ne vois pas pourquoi, s’il les aime toutes les deux de la même manière.
            Je le fixe incrédule. Cet homme aime vivre dangereusement. Qu’il ne connaisse pas une règle aussi élémentaire est un comble.
            - C’est impossible cela ne se fait pas.
            J’explique dans les grandes lignes, les règles fondamentales du ménage à trois. Je suis certaine  qu’il existe un livre sur le sujet.
            - La maitresse c’est l’autre femme, la femme de mauvaise vie. L’épouse est la femme « vertueuse », la femme officielle. En offrant une paire de Louboutin identiques à l’épouse et à la maitresse,  le mari signe  la fin de son ménage à trois. D’un côté, l’épouse se sentira bafouer quant à la maitresse elle pensera qu’il s’agit d’une allusion voilé à son âge. Croyez-moi,  rien de bien ne ressort de ce genre d’histoire. Un ménage à trois nécessite un minimum de doigté. Dans ce genre d’affaire chacun des partis fait semblant de ne rien voir et de ne rien savoir. Ainsi tout le monde est content. En somme, offrir une paire de Louboutin identique, c’est le début de la fin. Je ne parle même pas du divorce, des batailles pour la garde des enfants, du partage des biens et tutti quanti.
            - Ou peut-être que sa femme le croira parce qu’elle a confiance en lui et l’aime, dit-il calmement.
            Je le regarde avec pitié. Il est tellement naïf. Briser ses illusions est un supplice mais ma nature altruiste et complétement désintéressée ne peux le laisser plus longtemps dans l’erreur.
            - Possible. Mais elle y pensera quand même. Le soupçon sera là. Quelque part dans son inconscient se glissera l’idée qu’il l’a trompé, qu’il lui ment ? Et le lien qui les unissait jusqu’alors sera complètement brisé et plus rien ne sera plus jamais comme avant. A la moindre conduite étrange, les soupçons reviendront. Après la naissance de leur premier enfant, elle fera engager un détective privé. Au second elle le fera suivre et au troisième elle lui passera un collier autour du cou.
            - Et au quatrième ? Demande-t-il.
            - Oh ! Au quatrième enfant, il n’y a plus rien à faire : Elle finit à l’asile ou le tue. Ou elle le tue et finit à l’asile quand même. Le mobile sera sans aucun doute : Crime passionnel.
            Je regarde mon interlocuteur, il en reste bouche bée.
            - Donc en somme, je lui rends  un immense service. Je conclus avec un grand sourire.
            Il boit une gorgé de son café.  Il m’observe mi-figue mi-raisin. Je me tortille sur mon tabouret mal à l’aise.
            - En effet vu sous cet angle, c’est très philanthropique comme objectif.
            Deux minutes de silence s’installent seulement briser par le bruit de la machine à café et des verres qui s’entrechoquent.
            - Et vous avez fait tout ce que vous pouvez pour retrouver la chaussure ? Il s’efforce de conserver un ton calme et poli. Il réfléchit une demie  seconde. Il se passe la langue sur les lèvres. Ça le démange de plus en plus. il frotte son pouce contre son index. Il s’impatiente.
            -  Mais enfin, ce ne sont que des chaussures ! Lâche-t-il enfin.
            Il a quand même tenu plus de cinq minutes. Ce n’est pas trop mal comme score.
            Cet homme ne comprend pas, personne ne veut comprendre. Dommage, il est mignon avec ses cheveux châtains clair, ses minuscule pattes d’oie au coin des yeux qui font ressortir la couleur si verte de ses yeux. Son sourire aux dents si blanches est si craquant qu’on en oublierait presque sa petite bosse sur son nez. Sans doute le doux souvenir d’un match de boxe.
            - C’est comme si vous me disiez que vous croyez au Dieu de la chaussure ! S’exclame-t-il amusé.
            J’ouvre les yeux ronds. Comment en est-il arrivé à cette conclusion ? Comment le sait-il ?
            - Vous imaginez ? Tous ces fidèles qui prient le dieu de la chaussure.
            Je me tortille sur mon siège de plus en plus mal à l’aise et cette fois-ci, ça ne passe pas inaperçue.
            - Vous désirez aller aux toilettes ?
            - Non pourquoi ?
            - vous vous tortilliez comme si vous vouliez faire pipi.
            L’humiliation est à son comble. J’essaye de changer de sujet.
            - Non je vous rassure. Il n’y a rien de ce genre. Vous venez souvent ici ?
            - Plus ou moins. Ma fiancée est une habituée.
            Je cache ma déception derrière un sourire de façade. Pourquoi moi ?
            Son téléphone vibre. Il jette un coup d’œil rapide.
            - Justement elle est là.
            Quel enthousiasme ! À croire qu’il revit subitement.
            - Super.
            Ma voix est acide.
            - J’espère que vous trouverez votre fameuse. (Il hésite un instant avant de conclure d’une voix plus basse). Chaussure
            Quoi ? C’est tout ! Vous n’avez rien trouvé de mieux ? Votre fiancée vous siffle et vous, vous accourez pour donner la patte !
            - Merci, j’hésite un instant.
            - Reyes, répond-il.
            - Ce n’est pas d’ici comme nom.
            - Non en effet.
            Je me lève de mon tabouret. Reyes fixe ses yeux sur mes pieds.
            - Ce sont des talons de douze centimètres ?
            Sa question me semble irréelle, c’est la première fois qu’un homme me la pose.
            - Vous êtes connaisseur?
            - Ma fiancée, adore les chaussures.
            - C’est vrai ? Mon enthousiasme fait peur à voir.
            - Oui mais je ne crois pas qu’elle puisse un jour imprimer des avis de recherches pour une paire de chaussure.
            - Ah. Une douche glacée n’aurait pas eu meilleur effet. (Je ramasse tant bien que mal les restes de mon enthousiasme frigorifié).  Vous me trouvez bizarre alors ?
            - Non. Juste un petit peu egocentrique.
            Je me mets à rire et il rit avec moi.
            Egocentrique moi ? Sans blague ! C’est une façon de me dire que je suis unique ? Mystérieuse ? Ou bizarre ? Ces propos ne sont pas vraiment clairs.
            - Peut-être pourriez-vous répondre à ma question ? Demande-t-il tout d’un coup très sérieux.
            - Et votre fiancée ?
            - Le fait qu’il me manque un chromosome X à mon code génétique me rend génétiquement inapte  à comprendre la réponse à la question.
            Je plisse des yeux. Ça a vraiment l’air sérieux. Maintenant je suis curieuse. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi.
            -Pourquoi insistez-vous dans ce cas ?
            - Je veux vraiment savoir, répond-il le plus sérieusement du monde.
            - Et quelle est cette question ?
            - Vous promettez que vous ne rigolerez pas ?
            Ce doit vraiment être une sacré question dis-donc !
            - Je viens de vous avouer que je suis à la recherche de ma  chaussure droite alors je suis plutôt mal placée.
            - Très bien. Alors comment faites-vous pour marcher avec des talons si haut, vous n’avez pas peur de déraper ou que votre talon se brise ?
            Rapide, très rapide. J’ai l’impression que le TGV vient de me décharger un colis à mon intention mais que dû à un problème de vitesse, j’ai manqué le coche.
            - Juste, vous pouvez répéter. Je n’ai pas bien compris le début. S’il vous plait.
            - Comment faites-vous pour marcher avec des talons si haut, vous n’avez pas peur de déraper ou que votre talon se brise ?
            Cette fois-ci sa voix est plus lente.  Je le regarde, me demandant s’il se moque de moi. Quelques secondes passent. J’attends toujours la chute mais rien ne vient. Il faut que je me fasse une raison : C’est bien la question.
            - C’est une question vexante, je présume.
            Il a l’air embarrassé.
            - Non pas du tout! (Je préfère le rassurer tout de suite pour des raisons évidentes. Les patients ont souvent des diagnostiques extrêmement négatifs d’eux-mêmes).Ce n’est pas comme si vous me demandiez la taille de mon pénis ! Je m’exclame avant de me rendre compte de ma gaffe. (Oh mon Dieu, tuez-moi !) « Bien sûr que non puisque je n‘en ai pas et que nous ne possédons pas ce genre d’intimité. Je veux dire c’est tellement surprenant et tellement mignon ».
             Je continue à sortir des inepties les unes après les autres. À croire que je ne me suis pas suffisamment embourbée. Ces drôles toutes ces petites phrases qui ont tendance à s’extraire d’elle-même de ma bouche. J’ai beau faire, je ne trouve toujours pas le bouton OFF.
            « Que la terre s’ouvre et m’engloutisse ».
            - Mignon ?
            Il ne trouve pas ça cool. À quoi je pense aussi ! C’est un mec. Je suis sûr que si j’avais dit un truc comme : «  C’est trop swag ! ». Il n’aurait pas réagi pareil.
            - Oui. Vous vous inquiétez pour votre fiancée, je veux dire. Votre question est tout à fait légitime. Moi aussi je m’inquièterais surement si mon petit- ami ferait du football américain.. Alors rassurez-vous, il n’y a rien à craindre ! Normalement elle ne devrait pas tomber. C’est un peu comme…, j’hésite un instant. Je dois trouver le bon exemple, quelque chose qu’il pourra comprendre.
            Il me regarde attendant la suite.
            - Oui ?
            - Une bonne chaussure à talon ne risque rien, c’est tout terrain.
            - Tout terrain ?
            Il a du mal à comprendre. Merde ! Je ne suis pas très doué pour donner des explications.
            - Oui tout terrain, je répète. C’est comme pour les voitures. Cette grosse voiture noire tout terrain. Les gros Kit Kat. Voilà ! (J’ai enfin le parfait exemple !) Les chaussures à talons sont de gros Kit Kat  tout terrain sans la direction assisté. OK ?
            Il cligne des yeux. C’est trop flou comme explication ?
            - OK.
            Juste Ok ? Au moins il a compris.
            - OK, je crois que je dois y aller, je reprends.
            Vite, vite, vite avant qu’une autre bourde monumentale  ne sorte de ma bouche.
            Je ramasse mes crayons les jettes dans mon sac à main et m’apprête à sortir. Merde ! Je me retourne.
            - Vous voulez un crayon ?
            Reyes est pris au dépourvu.
            - Oui pourquoi pas. On a toujours besoin d’un crayon pour écrire quelque chose.
            Je lui tends des crayons et m’enfuis à toute jambes. Dehors il pleut des cordes. Je remonte lentement la rue en direction de l’arrêt de bus.
            Par la vitre de la brasserie, j’aperçois Reyes qui rejoint une belle blonde filiforme aussi grande que lui. Je suis sûre qu’elle doit être mannequin. C’est le genre de fille à vous donner des complexes.
            Le genre de fille que vous avez envie de tuer avec un talon aiguille en plein cœur.

            J’envoie un SMS à Cat:
            «  J’ai rencontré un mec qui me trouve egocentrique.
            Il est avec une grande plante blonde ».

            Mon télephone vibre en réponse :
            «  Ils ne sont pas mariés au moins ».


             Mardi 10h00 : Travaille. Humeur : Frustrée, insatisfaite.
                                   Esprit : Il s’en va battre la campagne.

            18h05 : Je décide de retourner à la brasserie.
            Objectif : Tout sauf  Monsieur Mirettes Vertes.
                        Oh surprise ! Reyes est là ! Il me reconnait aussitôt. Le contraire aurait été étonnant. Il se lève. C’est moi ou il effectue un virage dans le seul but de ne pas se retrouver en ma compagnie ? Finalement il vient vers moi.
            - Des nouvelles ?
            C’est gentil de sa part de prendre des nouvelles.
            Je secoue la tête.
            - Ne vous découragez pas si vite.
            Ses encouragements me surprennent.
            - Il faudra bien que je me résigne un jour non ?
            Je commande un mojito au bar et reprends ma conversation avec Reyes.
            -  Quelque chose me dit que ce n’est pas pour tout de suite.
            Il me sourit. Je ne peux pas m’empêcher de le lui rendre. Vous ai-je déjà parlé de ses dents si blanches. Ses yeux si vert et scintillants. Ils s’illuminent comme des émeraudes ?
            - En effet, c’est peu probable. Vous savez, (Je commence avant de m’interrompre et de boire mon mojito cul sec.) Maintenant je suis prise d’une profonde inspiration. Je crois que c’est une sorte d’épreuve que Dieu Chaussure m’envoie pour me tester. Il veut sans doute que je trouve quelque chose.
            - Et que devez-vous trouver ?
            Je bois un autre mojito. Il risque de me prendre pour une alcolo.
            - A vrai  dire, je ne sais pas. Avant je pensais que je devais retrouver mon « Moi » profond  mais maintenant je ne sais pas.  Je le saurais surement quand je le trouverais.
            - C’est plutôt une bonne philosophie, déclare-t-il.
            - Ou une fois que je l’aurais perdu, j’ajoute pour moi-même.
            - Pourquoi perdu ?
            - Je crois qu’on ne prend jamais vraiment conscience de ce que nous possédons. C’est normal d’avoir des choses. Communs même si j’ose dire mais nous ne comprenons véritablement leur valeur qu’une fois qu’ils disparaissent. Prenez le cas du télégraphe. Il a fait son temps me direz-vous et ce n’était sûrement pas aussi rapide que les téléphones portable. Mais au moins c’était très écologique et il y avait moins de risque de cancers. Maintenant les Verts le regrettent. C’est pour ça que  je veux saisir chaque chose dans leur intégralité. J’aime mes chaussures et je veux les serrer contre moi pour leur montrer à quel point je les aime.
            - Vous avez l’alcool mauvais non ?
            - Je ne sais pas. Je ne bois jamais ou plutôt rarement et jamais la veille d’un jour de travail.
            - Vous ne venez pas de briser votre règle là ?
            - Si je crois bien. J’espère que vous n’allez rien dire au patron.
            - Non ça ne risque pas.
            Loin, quelque part dans ce qui me reste encore de conscience, j’adjoins à ma raison de revenir. Je me comporte en parfaite idiote, je parle trop et je suis incapable de m’arrêter.
            - Vous savez, je crois que j’ai un gros problème.
            - Non c’est vrai ?
            - Je vous assure. Ne faites pas le malin avec moi déjà. (J’ai la voix pâteuse, je débite mon discours plus lentement. Je suis vraiment pompette !) Par exemple au travail, je refais quotidiennement les mêmes choses, je vois les même gens, je raconte le même baratin auquel je ne crois pas du tout. C’est d’un ennui mortel ! Vous pensez qu’on peut mourir d’ennui ? Bon plus sérieusement, je crois que mon patron me déteste.
            - Et il a raison de vous détestez ?
            - Ça dépend. Est-ce que lui dire que je suis désolé de l’avoir appelé trou de fiounc parce qu’il n’était pas là, mais que je ne suis pas désolé de l’avoir dit parce que c’est la vérité est une bonne raison ?
            J’ai l’impression d’avoir le droit à une séance psychanalyse privée gratuite.
            - Il vous a donc entendu.
            - Non ! C’est cette fille qu’il baise un Jeudi sur deux qui m’a cafté. C’est elle qui m’a entendu.
            -En effet il est possible qu’il ne vous aime pas mais il ne vous a pas viré.
            - Il ne peut pas. J’ai pris un blâme à cause de ça. Lui n’est qu’un simple directeur d’agence très gay. Même s’il ne veut pas l’avouer et il n’est même pas drôle. Bon en plus je suis leur meilleure conseillère et ils ne peuvent pas me renvoyer parce que je fais du bon travail, j’ai de bon chiffre. Je suis une bonne commerciale quoi qu’on en dise. Et même les clients m’aiment bien.
            Je me tais un moment.
            - Ce sont en effet des arguments de poids alors quel est le problème ? Demande Reyes.
            - Je gâche mon talent et ma créativité. Le sale connard à figer ma carrière dans le coin le plus pourri de l’île de France. Vous y croyez-vous ?
            - Concernant votre créativité, je n’en doute pas un instant.
            Je finis mon mojito et le regarde dans les yeux.
            - Pourquoi vous êtes ici tout seul à parler avec une inconnue comme moi ? C’est plutôt étrange non ? Vous êtes un psychopathe, une sorte de pervers ?
            - J’aime bien parler aux gens, j’aime les entendre raconter leurs histoires, ce qu’ils pensent. Ça me permet de faire leur portrait.
            - Vous êtes une sorte de peintre ambulant alors.
            - Pas tout à fait.
            Je fronce les sourcils, j’ai de plus en plus de mal à me concentrer.
            - Vous attendez votre fiancée c’est ça ? Et ça ne la dérange pas de vous voir parler avec des filles ?
            Il éclate de rire.
            - Non. Entre nous la confiance règne.
            - Oui et bien ça ne me plairait pas de trouver mon petit ami en grande conversation avec une fille qui lui ferait du rentre dedans.
            - Parce que c’est ce que vous faites ?
            Je cligne des yeux.
            - Et si c’était le cas ?
            Oups ! Ma langue tourne sept fois dans ta bouche avant de parler. Il me regarde silencieux. J’ignore qui de nous deux est le plus surpris. Soudain, j’éclate de rire et apparemment c’est contagieux parce qu’il éclate de rire à son tour. Ce n’est qu’au bout de cinq minutes qu’on parvient enfin à se calmer.
            - Je dois rentrer, dis-je soudain en jetant un regard intéressé à la montre en fonte au-dessus du bar.
            - Alors il est temps pour Cendrillon de quitter le bal.
            Oh la la ! Pourquoi me dit-il tout ça ? J’ai des asticots qui gigotent dans le ventre.
            Je ramasse ma veste et m’éloigne en reculant percutant au passage un serveur qui heureusement ne portait qu’un plateau vide.
            - Ça va, demande Reyes.
            - Oui pourquoi ça n’irait pas ?
                        Je me retourne brutalement.
            - Attention !
BANG !

                        Malheureusement l’avertissement vient une seconde trop tard.
            Je ne sens plus mon visage. C’est assez drôle cette sensation de ne plus rien ressentir. Et j’ai vraiment la tête qui tourne. J’aperçois Reyes à mes côtés qui me parle. Je crois même qu’il me parle de poche de glaces et de pompiers. Au mot pompier mon esprit se réveille comme sous le coup d’un électrochoc. Je me palpe la figure. Au moins je ne suis toujours pas tombé dans les pommes, en tout cas pas encore. Quelle consolation !
            - Non pas de pompiers, je vais très bien. Totalement, tout à fait bien !
            Super ! Malgré la douleur j’arrive à faire mouvoir ma mâchoire et les principales articulations qui vont avec.
            - Tu es blessée, me dit Reyes l’air vraiment inquiet. Tu ne devrais même pas bouger.
            Enfin je crois que c’est ce qu’il dit. On dirait que sa voix est passée dans une machine à laver. Enfin le plus important c’est qu’il est là.
            Il est si près que je peux même sentir son eau de parfum. Pacorabane. Un homme qui sait vraiment ce qu’il veut.
            - Non je vous dis que ça va, je rétorque. La poche de glace fera parfaitement l’affaire.  (Je me lève contre l’avis général). Sur ce, je vais rentrer, merci et bonne soirée.
            Cette fois-ci je parviens jusqu’à la porte sans trop de mal puisque je ne trébuche qu’une seule fois. J’ai l’impression que tous les regards sont braqués sur moi. J’ai dû mal à identifier leurs émotions, ils sont visiblement partagés entre la pitié et la douleur.
            En sortant de la brasserie, la poche de glace plaquée sur le côté droit de mon visage, j’aperçois sa petite amie. Je la dévisage ouvertement. Ce n’est pas comme si elle me remarquerait de toute façon. Elle est accompagnée d’un jeune homme aussi grand qu’elle. Acteur ou mannequin. Peut-être même les deux. Ce qu’ils se confient doit vraiment être important parce que de là où je suis, ils pourraient très bien être en train de s’embrasser. A ma gauche, la porte vitrée de la pharmacie me renvoie l’image d’une femme avec le côté gauche du visage boursouflé et une poche de glace.
            Oh mon dieu ! C’est moi !
             J’aurais peut-être dû tomber dans les pommes. Reyes m’aurait fait du bouche à bouche et puis… Et puis quoi ? Redescend sur terre ! Ce type a une superbe fiancée belle et blonde, une fille normale. À côté je suis E.T qui débarque d’une autre planète. Il vaut mieux que je l’enlève de ma tête. Si le cerveau pouvait être comme un disque dur, il suffirait d’appuyer sur la touche effacer et hop plus de virus indésirable.

            Le retour à la maison est vraiment très long.

            Nouveau  SMS expédié :
« Je viens de me prendre une porte. Pas besoin de maquillage pour halloween ».

            Je n’obtiens aucunes réponses en retour.

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